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Le « Collectif sans noms » a transformé, pour toute la durée du LUFF 2013, le casino de Montbenon en galerie où les cauchemars enfantins côtoient les festivaliers.
Comment élever les peurs de l'enfant, exprimées par des dessins naïfs et des colliers de cornettes, en une représentation sensible et décalée? C'est cette question que se sont posées Sylvie Tai Bel et Jade Hoeppli, fondatrices du « Collectif sans noms ». Le « Collectif sans noms » a été chargé cette année de décorer l'entrée du casino de Montbenon, son grand hall et sa salle attenante.  Installations et sculptures impressionnantes, renforcées par un très beau travail sur la lumière  réalisé par Carole Lesigne, ont bien souvent intrigué les festivaliers. Où que vous soyez passé, vous les avez forcément vues. Sylvie Tai Bel nous en dit plus sur son collectif et ses créations.

Fréquence Banane: Comment est né le « Collectif sans noms »?
Sylvie Tai Bel: À force de discussions, de rencontres et d'échanges d'idées. L'idée du collectif, donc de travailler à plusieurs, nous plaisait. Nous voulions élaborer un projet qui serait en marge de notre quotidien et qui nous permettrait de parfois échapper au traditionnel métro-boulot-dodo. Notre collectif est « sans noms ». D'abord pour se moquer un peu de certains artistes qui donnent au leur des appellations abracadabrantes et prétentieuses. Ensuite, il est au pluriel, car il pourrait évoluer en collectif « cent noms ».

Comment en êtes- vous arrivées à collaborer avec le LUFF?
Jade avait déjà fait la décoration pour le LUFF en 2012. Cela avait représenté pour elle énormément de travail. Comme il était décidé qu'elle collabore à nouveau avec le festival cette année, que nous étions très en phase au niveau des idées, et que j'ai un atelier où créer à Lausanne, j'ai volontiers accepté de l'aider.

Le thème cette année est « fantasmes et traumatismes de l'enfance ». Qu'avez-vous choisi de représenter par rapport à ce thème?
Toutes les petites choses qu'enfants, nous n'aimions pas. Quand j'étais petite et que je rendais visite à mon grand-père, malgré le fait que j'adorais aller le voir, il me faisait toujours boire un verre de lait, alors que je n'ai jamais aimé le lait. C'est ce qui nous a inspiré le coin « chez Mamie » (dans la salle attenante au hall, ndlr). Nous avons matérialisé et mis bout à bout d'autres choses, comme le médecin et ses vaccins, les médicaments infâmes qu'il prescrivait, les récits d'accouchements parfois crus qui sont le seul souvenir de notre venue au monde. Ces traumatismes, nous en offrons une vision adulte, qui est très différente de celle de l'enfant lui-même. Il s'agit des souvenirs de ces traumatismes. Néanmoins, nous avons tenu à ne pas verser dans la pure provocation. Nous nous sommes censurées sur certaines installations, afin que l'ensemble soit accessible à tous. Accessible, mais également le plus parlant possible, sans besoin de longues explications. Le tout devait être simple et basique, comme l'enfance.

Le thème vous a-t-il été imposé?
Non, nous avons eu carte blanche. Le projet a été présenté aux organisateurs du LUFF, qui ont accepté avec beaucoup d'enthousiasme, et qui nous fait entièrement confiance.

La laine rouge était le fil conducteur du LUFF 2013. Pourquoi cette matière? En quoi est-elle en rapport avec votre thème?

Nous avons privilégié cette matière parce que la laine a un côté organique, mais également un côté doux, pour atténuer le côté gore de certaines créations. La laine n'a pas l'aspect menaçant d'une toile d'araignée ou du fil barbelé, elle est douce au toucher et à l'œil. De plus, la laine est une matière agréable à travailler. Enfin, la couleur rouge devait évidemment rappeler le sang.

Est-ce qu'il y a d'autres matériaux que vous avez privilégié, et pourquoi?
La récup'. Jade a fait des allers-retours incessants à l'Armée du salut pour se procurer des poupées, des napperons, des meubles. L'idée de la récupération était importante pour le côté « usé » des objets et de l'enfance, le côté « taché ». Travailler avec des matériaux de récupération était amusant et, dans le cadre de notre thème, cela avait un sens, car l'enfance n'est pas belle.

Aura-t-on la chance de voir vos créations ailleurs qu'au LUFF?
Une fois désinstallées, nous transfèreront certaines de nos œuvres à la Blatte (bar lausannois sous-gare, ndlr), actuellement en travaux, qui doit rouvrir ses portes début 2014. Nous aimerions également mettre sur pied des performances dans des espaces public, comme le parc du casino. Nous avons remarqué beaucoup d'interactions entre les gens et nos installations. Certains ont joué dans les bacs à sable à l'entrée, d'autres ont mangé le contenu de la boîte à biscuits (mélange de friandises et de vers vivants, ndlr). Il serait donc intéressant à l'avenir, non seulement de permettre aux gens d'interagir à nouveau avec nos œuvres, mais aussi de filmer cet échange. D'ailleurs, si le propriétaire d'une galerie est intéressé, qu'il fasse signe.

Que va-t-il advenir de votre travail après le festival?
Comme je l'ai dit, une ou deux de nos œuvres se trouveront à la Blatte. Il est néanmoins difficile de replacer certaines installations. Il y en a qui ne seront même pas récupérées. Les objets qui se trouvaient sur le bar du casino, par exemple, étaient trop nombreux et disparates pour les reprendre tels quels. Mais pourquoi pas les assembler pour créer quelque chose de nouveau. Une chose est toutefois sûre: vous pourrez admirer « Qui a mangé mon poney? » (cf. photo ci-contre) à l'entrée de la Blatte, dès que le bar aura rouvert ses portes.

Pour plus d'informations sur le « Collectif sans noms », allez visiter leur page facebook.
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Pour sa première nuit de cinéma, le LUFF a fait une place de choix au studio français Eurociné, avec la projection de deux de ses films, ainsi qu'un documentaire sur le studio français et sur son fondateur, Marius Lesoeur.
Eurociné 33 Champs-Elysées, Christophe Bier, 2013(© Presse LUFF)

C'est dans le hall du Zinéma qu'avait lieu hier soir l'« Eurociné night ». La salle comble accueillait Christophe Bier, comédien, écrivain et réalisateur suisse. Christophe Bier présentait pour la première fois en Suisse son documentaire, Eurociné, 33 Champs-Élysées, tourné en 2013. Pour les initiés comme pour les curieux, l'occasion était trop belle d'en apprendre davantage sur le mythique studio français, dont les films n'ont jamais été autant encensés qu'aujourd'hui.

Des fêtes foraines aux plateaux de cinéma
La maison de production Eurociné voit le jour en 1957 grâce à Marius Lesoeur et connaîtra, durant une trentaine d'années, un véritable essor. Marius Lesoeur est né à Nice en 1911 dans un milieu forain. Après une carrière de gérant d'autos-tamponneuses, il se tourne vers le cinéma. Il commence par mettre à la disposition des studios niçois de la Victorine des groupes électrogènes utilisés dans les fêtes foraines, ainsi que des décors et des accessoires. Il se lance pour la première fois dans la production de films en investissant dans la société « Paris-Nice Production ». Amateur de drames, Marius Lesoeur produira quelques films très sérieux avec des acteurs de choix comme Lino Ventura, avant que des problèmes financiers (certains de ses films seront des échecs au box-office) ne le contraignent à faire des économies importantes.

C'est alors qu'il prend la tête d'Eurociné en 1957. Le studio sera très prolifique jusqu'à sa dernière production en 1989 et vendra certains films dans le monde entier. Eurociné s'est tourné vers tous les styles: épouvante, western, drame, comédie, policier, avec des titres accrocheurs et parfois racoleurs comme L'ange de la mort (1987), Panther Squad (1984), Homme de joie pour femmes vicieuses (1974) ou encore Christina chez les morts-vivants (1973). Toujours dans l'idée de faire du cinéma « beau mais pas cher », la maison de production refusera de financer un mythique western, Pour une poignée de dollars, de Sergio Leone, sorti en 1964. Marius Lesoeur dira plus tard qu'il s'agit là de son seul regret.

Les films produits par Eurociné sont certainement parmi les plus fous du cinéma français, toujours rattachés à la série B ou Z (films à petit budget, ndlr). Marius Lesoeur, en éternel économe, refusait à ses productions tout ce qui lui paraissait superflu, mais n'hésitait pas à déshabiller ses actrices et ses figurantes pour faire des recettes et pour s'attirer les faveurs du public. Cet érotisme affiché deviendra d'ailleurs le leitmotiv de certains films Eurociné dès les années 1960. Il s'entourait d'une équipe d'acteurs et de techniciens réduite, de sa famille et de quelques réalisateurs fidèles pour travailler. En plus d'être producteur, Lesoeur  s'est attelé à la direction, et il a été comédien dans quelques longs métrages. Également scénariste, il changeait parfois l'histoire d'un film comme bon lui semblait.

L'obsession du beau pas cher
Lesoeur ne laissait jamais aucun obstacle se mettre en travers de la production d'un long-métrage et, en débrouillard-né, trouvait toujours des solutions low cost et loufoques. Cette obsession de l'économie est très présente dans les propos de ses anciens collaborateurs (comédiens, réalisateurs, etc.) et donne souvent lieu à des anecdotes croustillantes et hilarantes. Durant les nombreuses années où Eurociné a produit des films à petit budget, la maison de campagne des Lesoeur, à Soisy-sur-Seine, au sud-est de Paris a servi de studio pour la quasi-totalité des long-métrages. Monica Swinn, comédienne présente dans plusieurs productions Eurociné, raconte qu'un jour, un ami l'a appelée pour lui dire qu'il l'avait vue dans un film, dans lequel elle n'a pourtant jamais tourné! La production réutilisait certains plans d'un film pour les insérer dans d'autres. Cela donnait souvent lieu à des incohérences de lumières, de tons et d'histoire flagrantes.

Mais ce qui ressort de tous ces témoignages, c'est surtout que Marius Lesoeur et la maison de production Eurociné jouaient à faire du cinéma. Cette volonté contradictoire de faire de grands et beaux films avec un budget microscopique montre le côté extrêmement naïf de ces productions. Qualifié d'économe au point d'être radin, Lesoeur est néanmoins dépeint avec beaucoup de tendresse et d'humour par ses anciens collaborateurs, notamment dans la grande confiance qu'il leur accordait à la fabrication de leurs films.

Zombies et érotisme nazis
La projection d'Eurociné, 33 Champs-Élysées était suivie hier soir d'une intervention de Christophe Bier puis de la projection de deux longs-métrages signés Eurociné. Le lac des morts-vivants, film de 1981 réalisé par Jean Rollin (caché sous le pseudonyme J. A. Lazer), raconte l'histoire d'une invasion de zombies nazis dans un petit village français. Après avoir été tués par des membres de la Résistance, les corps d'un groupe de nazis sont jetés dans un lac à l'orée du village par le maire et ses citoyens. Mais une série de disparitions aux abords du lac dit « damné », va forcer les villageois à régler le problème à grands coups de napalm. Le second film projeté, Elsa: Fraülein SS, est un « drame ferroviaire » de Patrice Rhomm, tourné en 1977. L'histoire se déroule en 1943, pendant la seconde guerre mondiale. Hitler fait envoyer un «train-bordel» sur les lignes du front français, afin de remonter le moral de ses officiers supérieurs. Elsa Ackermann est la commandante du convoi. Elle n’hésite pas à éliminer tout soldat qui s’écarterait du régime.

Des films au scénario décousu et abracadabrant. Des acteurs dont le jeu laisse souvent à désirer. Des décors minimalistes et réutilisés à tout-va. Des scènes entières dont le seul intérêt est de montrer des jeunes filles dénudées. Des effets spéciaux bon marché, et beaucoup de faux raccords. Voici ce qui pourrait caractériser les deux longs-métrages visionnés hier soir. Il est néanmoins essentiel de souligner le côté extrêmement attachant de ces productions, car même le néophyte peut y voir avant tout un jeu, le jeu où on s'amuse à faire du cinéma.

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La projection de Bad Film, du réalisateur japonais Sion Sono, a ouvert hier soir la douzième édition du Lausanne Underground Film and Music Festival, sous les yeux de dizaines de spectateurs tantôt interloqués, souvent fascinés.
Bad film ©Sion Sono, 2012

1997, à l’aube de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Dans les rues de Tokyo, deux bandes rivales s’affrontent. Les Kamikazes japonais, emmenés par un chef lunatique et tyrannique, qui sillonnent les rues de la ville et hurlent leur haine xénophobe aux passants et aux étrangers, et les Baihubang, immigrés chinois qui revendiquent une partie du « territoire » des Kamikazes. Au milieu de la propagande et des affrontements, des histoires d’amour vont  naître, notamment celle de Maggie et de Kana, deux jeunes filles appartenant chacune à un des clans. Les gangs se serviront de leur histoire pour tenter de pacifier leurs conflits, jusqu’à un dénouement shakespearien tragique.

Le tournage de Bad Film a commencé en 1995, et représentait à l’époque 150 heures de pellicule 8 mm. Le film a été tourné en mode guérilla (tourné dans la rue sans autorisation ou permis, ndlr) par Sion Sono et par le collectif artistique qu’il dirige, Tokyo Gagaga, composé de 2000 membres. Aucun budget donc pour ce film de plus de 2h40. La production du film a toutefois dû être stoppée pour des raisons financières obscures. En 2012, les 150 heures de pellicule ont été récupérées et montées pour devenir Bad Film. Le réalisateur a même tourné quelques scènes supplémentaires pour compléter et uniformiser son scénario.

Avant d'être réalisateur, Sion Sono est d’abord un poète et le collectif Tokyo Gagaga a commencé ses performances par des lectures protestataires de poèmes dans les rues. Les membres du collectif peignaient leurs messages en noir sur de grands panneaux blancs, afin de marquer les esprits.

On retrouve d’ailleurs cette thématique du message chez un des personnages de Bad Film, l’énigmatique Maggie. Comme une prêtresse de l’apocalypse, elle se tient silencieusement debout des heures entières, tenant dans ses bras une grosse boîte, sur laquelle est écrit « Fonds pour la destruction de la Terre ». Les passants sont invités à y déposer de l’argent, et deviennent ainsi les acteurs de leur propre fin.

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce film au rythme plutôt inégal. On retiendra surtout, en contradiction avec la haine qui règne entre les deux gangs, l’émergence de romances homosexuelles qui appellent à un amour universel pouvant régler les conflits. Un film qui tente de bousculer certains préjugés encore bien présents dans la communauté japonaise. Bad Film est une œuvre dense, avec laquelle il faut parfois se battre pour y adhérer. C'est un long métrage qui prône un message fort et déroutant, comme les aime le LUFF, mais qui dérange en concluant que le seul sentiment plus fort que l’amour, c’est la haine.

 

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