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Sous le Chapiteau, Lisa Simone monte sur scène comme « fille de » et en sort glorieuse « finally free », vers les caveaux où elle joue jusqu’au petit matin.

Lisa Simone

On ne peut pas comprendre Lisa Simone sans dire quelques mots sur sa mère, la célèbre pianiste et activiste Nina Simone. Nina est une femme forte, très forte, talentueuse, qui a dû se battre tout au long de sa vie en temps que femme et Noire. Son rêve de devenir la « première concertiste classique Noire en Amérique » est détruit dès le début, dans les années 50 par le racisme présent aux États-Unis. Elle poursuit ses études de piano et se finance en effectuant des représentations au Midtown Bar & Grill à Atlantic City. Ni à ce moment ni à aucun autre elle ne se considère comme chanteuse mais pourtant le propriétaire l’oblige à chanter sous menace de la renvoyer chez elle. Ceci est le premier exemple d’une sorte d’esclavage commercial qui caractérisera plusieurs moments de la vie de Nina auquel elle réagira toujours avec un manque de confiance envers les autres, en réprimant sa rage. Le reste de l’histoire on le connaît, avec ses hauts et ses bas : l’activisme contre la violence raciale et les tournées dans le monde entier. Comme la majorité des artistes les plus connus, vivre pour et de la musique est difficile et nécessite du courage. Nina est courageuse et a un très grand cœur mais l’amour n’a pas le temps pour elle et Nina ne le reconnaît pas dans les yeux de sa fille, Lisa Celeste Stroud. C’est dans cette réalité que Lisa naît en 1962.

Cela va de soi que l’enfance de Lisa est turbulente. Elle doit suivre sa mère en tournée mais elle est très souvent seule, en unique compagnie de ses livres. Elle pleure quand sa mère la laisse mais elle craint son retour car les crises de Nina sont dures à voir et Lisa est la seule personne à devoir les supporter. Lisa grandit très vite, enfant déstabilisé. C’est une relation d’amour et de haine à laquelle Lisa échappe plusieurs fois, la première fois en Suisse en 1975. Ici elle reste quelque mois dans un lycée entre Genève et le Jura mais après peu elle repart à New York chez son père. Grâce au Cully Jazz, Lisa retourne pour la première fois en Suisse après 40 ans. Et elle me confie qu’elle veut y retourner bientôt. Le Lac Léman est un espace de calme, de beauté et de sûreté comme il y en a peu dans le monde. Ce lac reflète l’équilibre que Lisa a trouvé depuis quelques années grâce à l’école de méditation « Three Doors » créé par Tenzin Wangyal Rimpotché. Ce mercredi ensoleillé, juste avant le soundcheck du concert au Chapiteau, elle profite de la belle journée pour méditer sur un rocher, avec la vue sur le lac et les montagnes. Quand elle ouvre ses yeux, elle voit un cygne, qui dans le bouddhisme représente la présence divine. Quel meilleur signal avant de commencer un concert ?

À 22h15, Lisa Simone monte sur scène sous le Chapiteau du Cully Jazz festival, accompagnée par Hervé Samb (SN) à la guitare, Reggie Washington (US) à la basse et Sonny Troupé (GP) à la batterie. C’est un récit de liberté et de bonheur qu’ils nous offrent pour la deuxième partie de la soirée « Révélations » au Chapiteau. Lisa réchauffe sa voix avec les mélodies calmes et les textes intimes de « All is Well » et « The Child on Me ». Malgré sa vie pleine de troubles et de douleur, elle se montre fraîche, nouvelle, presque innocente. D’une façon très sympa et adorable elle chantonne « Je suis très heureuse d’être ici avec vous » et elle présente ses musiciens en chantant leur noms (quel sideman ne voudrait pas un tel traitement ?). Lisa se laisse enfin aller avec « Revolution » et sa voix de tigre résonne dans mes oreilles. Sa voix noire entre dans le sang et fait trembler tout le corps. Pendant un instant je regrette d’avoir refusé les boules Quiès à l’entrée de la salle ! On peut reconnaître son expérience dans les musicals de Broadway. Elle danse sur scène – you’ve got some nice moves, there, milady ! - , elle s’assoit pour mieux nous voir, elle lève ses bras comme pour récolter toute son énergie et puis la lancer vers nous. Elle saute, mains en l’air, quand elle demande « Who’s the biggest fan of Nina here ? » et elle se répond : « C’est moi ! C’est moi ! A concert is incomplete without a song by Nina and her legacy is here, right here. Look at me! ». Tout le monde rigole et est régalé avec une version funky de « Ain’t Got No, I Got Life ». Ce n’est sûrement pas une soirée jazz mais Lisa est une artiste à ne pas louper. C’est comme assister à un musical : ses textes sont simples mais encouragent à rêver et à imaginer un autre monde. Son univers est plein de cœurs, papillons et rayons de soleil, comme sa ballade « My World » nous raconte. Tout va bien maintenant et la paix a été retrouvée et alors… on la partage ! Lisa descend parmi les spectateurs avec son micro et tout le monde se lève et tape dans les mains. Il y a même un homme qui l’approche pour quelque petit pas de danse en couple (mais Lisa ne semble pas vraiment contente) ! Whoaa ! Une tempête ! Et comme une tempête, elle se calme et retourne sur scène pour aller chercher Samb et Washington et laisser place à un solo très marrant du batteur Troupé. C’est l’introduction à la version calypso de « Suzanne » par Leonard Cohen que Lisa réinterprète ensuite. Le concert termine en blues et gospel et comme à une messe gospel, on est tous débout, on tape dans les mains et on bouge tout ce qu’on peut pour chanter « Finally free » de Lisa.

Le lendemain on me raconte que Lisa et sa bande ne se sont pas arrêtés et ont joué et chanté aux caveaux de Cully Jazz jusqu’à 4h du matin. Si vous voulez revivre cette folie de concert, allez donc à l’Espace Vélodrome de Plan-les-Ouates ce soir: bonheur assuré !

Pour en savoir plus ... écoutez !

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Formé en 2010, le trio israélien-péruvien de Shai Maestro débarque au Chapiteau pour la soirée « Révélations » du Cully Jazz.

Shai Maestro trio

L’histoire d’Avishai Cohen à Shai Maestro se répète. Cohen est israélien et il joue de la contrebasse. Maestro est israélien et joue du piano. En 1997 Cohen reçoit un coup de téléphone de Chick Corea qui lui propose de devenir son sideman : cet appel change la vie de Cohen. En 2006 Maestro reçoit un coup de téléphone d’Avishai Cohen qui lui propose de devenir son sideman : cet appel change la vie de Maestro. Apprendre aux côtés des plus prestigieux musiciens est la meilleure école. Cohen considère Corea comme son professeur, collègue et ami. La même chose pour Maestro et sa relation avec Cohen. Comme des éponges, ils absorbent tous les enseignements possibles de leurs maîtres. Cohen et Maestro mènent depuis une brillante carrière comme bandleaders. En particulier Maestro quitte Cohen en 2011 après avoir formé son actuel trio en 2010, le Shai Maestro trio, avec le contrebassiste péruvien Jorge Roeder et le batteur israélien Ziv Ravitz.

Le trio a déjà produit trois albums dont le dernier, « Untold Stories », sortira le prochain 27 avril. C’est une collaboration explosive basée sur une très bonne communication entre les trois musiciens qui, plus que collègues, sont avant tout amis. Leurs visages sourient tout le temps pendant le concert sous le Chapiteau de Cully. Ils jouent totalement relax sans même avoir choisi le set et ils s’arrangent sur scène d’un morceau à l’autre. Maestro s’excuse pour le manque de professionalisme, mais on est sûr que personne n’est fâché. De « Gal » du deuxième album, « Road to Ithaca » (2012) dédié à sa petite sœur, Maestro retourne aux origines avec « Painting », tiré du premier album « Shai Maestro Trio » (2010). Rivatz prend la parole avec « Paradox » (Road to Ithaca, 2012) et ensuite avec « Cinema G » qui a été composé par lui-même. Roeder et Rivatz laisse la scène à Maestro pour « When you stop seeing », un solo du dernier album « Untold Stories ». Le titre complet de ce morceau devrait être « When you stop seeing other human beings as human beings ». La tragédie de la guerre israélo-palestinienne se fait sentir dans la musique de Maestro qui a écrit ce morceau, ras-le-bol de l’énième drame dans cette réalité où il est né. Finalement on est tous des êtres humains avant d’être partie d’une nation, d’un pays, et en tant que qu’êtres humains, nous devons nous respecter comme des êtres humains. Le concert se termine avec « Angelo » tiré encore une fois du premier album.

Thanks, Shai, for sharing your untold stories with us .

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De Paris à l’Orient, le clarinettiste parisien-klezmer Yom s’arrête au Temple pour jouer une seule pièce, « Le silence de l’exode » avec son quartet. Une seule pièce de 70 minutes.

Yom

À ma troisième soirée au Temple de Cully, cette fois-ci un quartet domine le pupitre : Yom et sa clarinette accompagnés par Farid D. au violoncelle oriental, Bijan Chemirani aux percussions iraniennes (zarb, bendir, daf) et le franco-arménien Claude Tchamitchian à la contrebasse. Ils sont tous habillés en noir : seuls leurs visages, mains et instruments sont visibles. Place à la musique !

Yom est devenu une référence de la clarinette klezmer en France depuis la sortie de son premier album New King of Klezmer Clarinet en 2008. Il mène depuis une brillante carrière faite de rencontres et d'expérimentations. La toute dernière formation est celle qu’il a ramenée au Cully Jazz 2015 : « Le Silence de l’Exode ».

Le silence de l’exode parle de l’exode mythique du peuple juif guidé par Moïse à sa sortie d’Egypte.

Le silence de l’exode est un somptueux voyage d’une heure et dix minutes entre sonorités orientales, maghrébines, arméniennes, juives.

Le silence de l’exode nécessite le silence du public.

Avant de commencer, Yom nous prépare à tout ça et nous explique à quoi nous devons nous attendre : « Le silence de l’exode est une pièce ininterrompue d’une heure et dix qui va générer une transe totale. Je vous souhaite alors un très bon voyage et à toute à l’heure ». Dès le début on est transporté de la tranquillité et la sécurité du Lac Léman vers des terres chaudes, lointaines, de sable et de poussière.

Tout au long de la pièce on peut reconnaître les différentes parties qui composent cet œuvre d’art mais c’est vrai qu’elles n’auraient aucun sens jouées séparément. La contrebasse est jouée avec deux archets pour créer deux voix superposées. Le violoncelle entre, et ensuite, la clarinette. C’est le chant  du peuple juif qui crie la peur de partir et la douleur de ne pas avoir de terre qu’ils puissent appeler « chez eux ». La somptuosité du daf commande au peuple de se mettre en marche. Si on ferme les yeux, les quatre instruments arrivent à donner l’impression d’être un orchestre.  Le violoncelle de Farid D. vibre, les cordes touchées par un bottleneck, pendant que la contrebasse introduit le solo de clarinette. C’est la nuit dans le grand désert et le peuple s’arrête. Mais la nuit est brève, le jour se lève à nouveau et il faut marcher encore plus vite et combattre tous les dangers du désert. Les percussions signent un rythme très rapide, les deux instruments à corde suivent avec des notes répétées et Yom change de clarinette. Solo de Yom. Le temps s’arrête. Yom est en transe et nous délivre une performance hors pair où il montre sa maîtrise de la respiration circulaire. J’apprends qu’une clarinette peut sonner comme plusieurs clarinettes au même temps. Merci, ô Cully Jazz pour m’apprendre autant ! Silence. La contrebasse reprend la mélodie rythmique de la clarinette, le violoncelle est littéralement percuté, Chemirani tape sur tout ce qu’il trouve sous ses mains en crescendo. Farid D. me surprend encore une fois : il pose son violoncelle horizontalement sur ses jambes et joue comme une slide guitar et nous fait danser car on ne voit plus les Égyptiens qui nous poursuivent. Mais, hélas, les voilà de nouveau et la Mer Rouge devant nous. La musique court, rapide, elle s’enfuit : le violoncelle est enflammé et Yom, le virtuoso de la clarinette klezmer se lâche à un solo difficile et courageux. Moïse lève son bâton et la mer s’ouvre. On passe et la mer se referme sur l’armée égyptienne. Paix. Douce nostalgie. La musique se calme petit à petit et on peut tous respirer. Les musiciens peuvent respirer à nouveau.

Silence.

Le public se lève et remercie le quartet avec une averse d’applaudissements, soutenue pour plusieurs minutes. Le silence de l’exode est terminé.

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Le pianiste genevois-tunisien, Moncef Genoud, ouvre les soirées du Temple du Cully Jazz 2015. Un début de concert un peu tendu qui se libère en bêtises vers la fin.

Moncef Genoud

L’ouverture des concerts du Temple pour le 33ème édition du Cully Jazz est confiée au pianiste genevois-tunisien, Moncef Genoud. Le Temple est une salle qui transpire solennité et sérénité. Pour citer le site du festival,  c’est un « lieu de recueillement musical et de méditation intime, le Temple fait résonner chaque note, chaque souffle, chaque respiration et chaque silence avec une intensité unique. » Des bougies sont allumées tout autour et leur faible vie se fond avec la lumière rose foncé projetée sur les murs. Les organisateurs ont laissé les bancs parallèles, comme si on allait à la messe. La seule différence ? À la place du prêtre, il y a un piano. Le sermon sera dicté par Genoud et les touches du piano le liront. Nous, le public, assis, en prière.

Genoud, aveugle, arrive accompagné par une dame. Il s’assoit au piano et commence à jouer toute de suite sans introduction. Genoud avec une carrière remarquable depuis plus de 30 ans, a enchainé un album après l’autre, 100% personnel ou en collaboration avec des vétérans autant qu’avec des jeunes talents. 

Ses yeux sont ses mains et du lac de Genève mon cerveau se dirige pièce après pièce vers la chaude Tunisie. En profitant de l’acoustique incomparable du temple, Genoud nous prend par la main, yeux fermés, et nous conduit hors du Temple, en volant sur la foule du festival, au bord du lac. J’imagine les vagues toutes petites et délicates et, encore une fois comme Peter Pan, il nous apprend à voler haut, plus haut que les montagnes vers la Méditerranée.

Mais je n’entends pas beaucoup de Genoud. J’entends des reprises, des déjà-vu pour mes oreilles, comme « Smells Like Teen Spirit » de Nirvana ou « Take the A Train » de Duke. Il y a beaucoup d’embellissements et trop de notes par ici et par là. Souvent je ne vois plus le fil rouge conduisant les morceaux. On passe du jazz standard à quelque chose de plus pop, à un rock épique ou au blues et au soul. Et bien, là, déjà on est dans une église, en plus Genoud joue le Ray Charles du Lavaux : il nous manque un cœur gospel et on est pile. Il y a une certaine tension dans l’air. Genoud avoue être nerveux car le concert est enregistré par la RTS. Le pianiste termine sa performance comme en voulant s’échapper de ces micros de la RTS et il est accompagné vers la sortie. Mais ses fans n’en ont pas visiblement assez et les applaudissements sont chaleureux. Genoud retourne sur scène bien trois fois, content comme un enfant qui soit encouragé par des parents orgueilleux. Il semble enfin oublier la pression de la RTS et se lâche. Il n’est plus sérieux et tendu comme au début et on le préfère comme ça. « La vie est pleine de bêtises » et alors, laissons-nous aller à ces bêtises.

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Le Brad Mehldau trio retourne en Suisse pour proposer encore une fois de la beauté pure qui ne nécessite pas d’effort pour être appréciée.

(left to right) Brad Mehldau, Larry Grenadier, Jeff Ballard

Il n’y a pas de mot pour la soirée de « haut vol » au Chapiteau avec le Brad Mehldau trio. Tout a été déjà dit. Mehldau est un des musiciens les plus influents de sa génération, actif depuis les années 90. L’actuelle formation de son trio date de 2005 avec Larry Grenadier à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie.

J’avoue que j’étais fatiguée après le concert de Zara McFarlane au Next Step et je ne suis arrivée au Chapiteau que pour la dernière partie du concert du trio. Je n’ai alors pas pris de notes. J’ai juste écouté. L’effet est étonnant : de la beauté qui arrive en pleine gueule. Les trois musiciens le savent et ils jouent comme si il n’y avait pas de public autour, comme s'ils étaient à la maison en train de répéter. Brad en t-shirt et son tatouage bien visible sur le bras droit, Larry et Jeff en chemise légère de couleur unie.

Ce trio de jazz n’est pas spectacle. Communiquer avec le public n’est pas nécessaire. C'est sûr, chaque responsable de programmation d’un festival jazz doit  les inviter. C'est sûr, les aficionados doivent les voir en concert une fois et, personnellement, j’ai adoré voir Jeff Ballard littéralement sauter sur ses toms. Mais c’est un jazz dont on peut déjà s’enivrer chez soi ou autre part que dans une salle de concert. C’est naturellement beau.

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Cully Jazz Festival 2015
Pendant 9 jours, le Cully Jazz Festival offrira musique de haute qualité pour tout public, avec ses 30 concerts payants et ses 70 concerts gratuits. Le village vigneron de Cully se transformera encore une fois dans un endroit féerique où une gigantesque multitude d’instruments - première entre... lire la suite...