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Célébrations avec un duo magistral d’amis : Marc Copland & John Abercrombie

De l’album jazz-rock Friends de 1973, enregistré dans une New York jeune, explosive et folle, jusqu’au plus récent chef d’œuvre, 39 steps, publié en 2013 : Marc Copland (piano) et John Abercrombie (guitar) expliquent l’évolution d’une amitié de quarante ans.

Une demi-heure avant le concert, je les rejoins dans la salle à manger au deuxième étage de l'AMR, le jazz club le plus prestigieux de Genève. Ils viennent de terminer le dessert et très amicalement me reçoivent à table. Pour Marc Copland et John Abercrombie, c'est une journée de travail comme les autres, journée dédiée à leur musique : le jazz. Ils sont en tournée pour présenter leur dernier chef d’œuvre, 39 steps, publié en 2013 par ECM Records, le label allemand auquel Abercrombie reste toujours fidèle.

Mais pour le public qui fait la queue dans les escaliers de l'AMR et qui commence déjà à réchauffer l'air dans la salle de concerts, le 30 avril 2014, ce mercredi nuageux, est un jour de fête. C'est la 3ème Journée Internationale du Jazz, proclamée en 2011 par l'UNESCO et l’Ambassadeur de bonne volonté, Herbie Hancock. Irina Bokova, Directrice Générale a dit à cet égard : « Tout au long de son histoire, le jazz a été un moteur de transformations sociales positives et l’est encore aujourd’hui. C’est pourquoi l’UNESCO a créé la Journée internationale du jazz. Depuis ses origines enracinées dans l’esclavage, cette musique a fait entendre sa voix passionnée contre toutes les formes d’oppression. Elle est une langue de liberté qui parle au cœur de toutes les cultures ». De nombreux gouvernements, organisations de la société civile, institutions éducatives et citoyens, actuellement engagés dans la promotion de la musique jazz, saisirent cette occasion pour favoriser une plus grande appréciation non seulement de cette musique mais aussi de sa contribution à l'édification de sociétés plus inclusives. Chez nous, à Genève, c’est l’Association pour l’encouragement de la Musique impRovisée (pour les amis, l’AMR au 10, rue des alpes) qui s’est chargée d’organiser cette journée en collaboration avec le Club de Musiques des Nations Unies. Des concerts ont été organisés dans le foyer de l’AMR, la salle des assemblées du Palais de Nations Unies et finalement dans l’intimité de la salle de concerts au premier étage du jazz club.

C'est bien ici que, sous des lumières claires qui caressent les yeux d’une salle comblée, le duo Copland & Abercrombie s'est produit. Ils se réchauffent avec un standard « Alone Together » , introduit dans le musical de Broadway « Flying Colors » (1932) et rendu célèbre grâce aux versions de Dizzy Gillespie en 1950 ou Art Blakey en 1955. Le morceau sonne tristement un peu rouillé comme les deux musiciens semblent très fatigués lors d’une entrée assez lente dans le « right mood » du concert. L’énergie arrive juste après. Copland et Abercrombie passent aux compositions sorties toutes fraîches du dernier album 39 Steps comme : « Another Ralph's », copie de l'original Ralph's Waltz Piano qu’Abercrombie a composé pour son collègue et ami Ralph Towner mais sur un ton différent ; « As it stands », ballade par Abercrombie ; « Greenstreet », dédié à un acteur anglais un peu costaud dont Abercrombie imite la grosse voix et « LST (little swing tune) » écrite par Copland ... mais qui ne nous doit pas rappeler «another thing or substance », dit Abercrombie en mode nostalgique car « those were the good days ». Tout le monde rit. L’atmosphère sur scène est très agréable. On a l’impression d’être dans notre salon en train d’écouter deux chers amis jammer ensemble. Abercrombie et Copland prennent leur temps, rigolent souvent, se lancent des messages avec le regard ou par la voix aussi (« Give me another ! » dit Abercrombie tout excité). Leur tranquillité envahit la salle : Copland, pendant qu’il joue, enlève ses chaussures pour effectuer plus confortablement son élégant jeu de pédale, Abercrombie murmure ses morceaux comme si il dirigeait sa guitare vers la note exacte. La façon dont sa main droite touche les cordes qu’avec le pouce est étonnante : il joue aussi bien sur un rythme rapide que sur une mélodie où chaque note a une importance et donc un poids différent. Je me tourne vers le public : il y en a plusieurs qui écoutent yeux fermés, en train de savourer la musique.

Les deux se sont rencontrés en 1970 lorsqu’ils jouaient pour le Chico Hamilton Quartet dans une New York explosive, entre le rock psychédélique à la Woodstock ou les débuts R&B de Motown et la naissance du hard-rock à la Led Zeppelin ou la mode du Saturday Night Fever, une New York de la crise du pétrole, une New York qui voit la fin de travaux des tours jumelles du World Trade Center. Copland à l’époque était étudiant à l’Université Columbia et jouait professionnellement du saxophone alto depuis plus de dix ans. Abercrombie, lui, venait d’obtenir son diplôme du Berklee College of Music de Boston et était membre du groupe jazz-rock Dreams. En 1973 ils enregistrent dans une petite salle de la Columbia University l’album « Friends » (1973) pour la Oblivion Records. C’est un exemple de jazz électrique où Copland expérimente l’ajout d’appareils électriques à son saxophone. L’histoire de Copland et Abercrombie après cet album veut qu’ils se séparent vers deux directions totalement différentes pour une bonne dizaine d’années. Copland abandonne le saxophone, instrument trop limité pour sa musique de plus en plus compliquée, et laisse la scène jazz de New York pour aller étudier le piano à Washington. Abercrombie commence une phase de jazz-fusion (il se produit aussi avec la mandoline électrique et la guitare synthétiseur) puis il est invité par Jack DeJohnette à jouer dans son groupe. Au fil des années, les collaborations ne tardent pas à arriver : ils travaillent aux cotés de musiciens comme Michael Brecker, Joe Lovano, Dave Holland, John Scofield, Gary Peacock, Ralph Towner, Billy Hart, Kenny Wheeler, Drew Gress, Dave Liebman, Enrico Rava et tant d’autres. Mais c’est leur collaboration qui dure le plus : quarante ans et neuf albums dont je vous rappelle « My Foolish Heart » (1988), « Second Look » (1996), « Speak to Me » (2011) et « 39 Steps » (2013).

Les cent cinq minutes du concert et le rappel volent sans que n’ait le temps de regarder sa montre. Le choix de jouer vers la fin du concert la toute première composition de John Abercrombie est donc parfait: « Timeless », en version acoustique avec piano et guitare. Parce que c’est ça la beauté du jazz : pas le temps de penser à ses propres problèmes, à l’âge qui passe, aux occasions qui s’envolent, aux mots qui font mal. Il n’y a que l’envie de se retrouver une fois de plus sur scène ou chez soi avec d’autres musiciens, collègues ou amis, pour jouer une musique complexe et de grand qualité. Le jazz laisse parler les instruments. Les musiciens laissent parler leurs yeux. La motivation laisse parler des émotions qui n’ont pas de mots. Et c’est là, avec Marc Copland et John Abercrombie, que j’ai compris cela. Étudiants et professeurs d’eux-mêmes en même temps, ils montrent qu’ils connaissent bien leur truc, qu’ils adorent jouer de la musique pour la musique et qu’ils s’entrainent de jour en jour pour s’améliorer, comme si il n’y avait pas de futur, ni de fin du temps.

De suite vous retrouvez l’interview pour Radio Masala avec Marc Copland et John Abercrombie. Les deux stars m’ont dédié une vingtaine de minutes juste avant le concert. Autour de leur table, dans une atmosphère très charmante et sympa, on discute de ce jour symbolique pour le jazz et on se penche sur l’évolution de leur collaboration. Des blagues et un petit scoop concernant un joint partagé avec Thelonious Monk sont au menu.

(Taille: 26.89MB)
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